Le Jeu de dominos en Normandie
"Il a été
proclamé dernièrement rois du
Domino et princes du
Double-Six, deux braves normands du Calvados, qui se sont
mesurés les dés en main. Déjà, l’an dernier, à Deauville, un maçon
très expert, M. Gauthier, avait battu tous les concurrents et même
son dernier adversaire, M. Mator, maire de Pennedepie, bien digne,
lui aussi, d’un tel honneur. D’autres concours sont encore en vue.
C’est que le
jeu de dominos est le
véritable jeu des Normands, celui qui convient le mieux à leur
caractère, à leurs habitudes et à leur sapience proverbiale. Ne
met-il pas en avant toutes leurs qualités et toutes leurs vertus
natives ? La mémoire pour se rappeler tous les dés abattus pour les
évoquer immédiatement, et pour se rendre compte du fort et du faible
de l’adversaire ; l’attention soutenue, la méditation réfléchie, la
perspicacité avisée ; la psychologie du partenaire, la décision
prompte et sûre.
N’y a-t-il pas même un peu d’imprévu et de magie, dans le mouvement
de ces dés souvent remués et dans leurs cliquetis joyeux et bruyants
sur les tables de marbre du cabaret et de l’auberge où se
réunissaient jadis les habitués du
domino ? A combien d’ingénieuses combinaisons ne peuvent pas
se prêter ces simples dés rangés et alignés suivant les règles de
l’art ? Des calculateurs les ont estimées à près de 400,000 figures…
Et, malgré le sérieux attentionné avec lequel on joue le jeu
traditionnel en Normandie, combien de plaisanteries et de drôleries
ne provoque pas l’innocent jeu de
dominos ! Ne sait-on pas par exemple, que la mare d’Yvetot,
au pays « des joueux de
domino », ne tient bien l’eau que parce qu’elle est pavée de
double-six qu’y ont jetés
les joueurs, heureux de se dépouiller de quelques dés embarrassants
? Et puis combien pittoresques suivant les terroirs, sont les
appellations des dés : le gros
papa, le gros père,
le double-six ; la patrouille,
le cinq qui date des beaux temps de la Garde nationale et des
interminables parties qui se jouaient pendant les heures inoccupées,
la patrouille qui
représentait quatre hommes et un caporal ; la
blanchisseuse, la
blanchinette pour le double
blanc ; le quatuor le
catouilleux qui figure le
quatre ; le six au fin ou
le cizeau fin et bien
d’autres. Et les réponses énigmatiques en fin de partie, quand le
jeu est bouché et qu’on va
compter les points, alors que le combat s’arrête, faute de
combattants ! - « Combien de dés ? – Autant que de pattes et
d’oreilles !... » Manière ingénieuse, détournée, bien normande, qui
peut laisser planer encore un doute, d’annoncer qu’on tient encore
six dés en main. Et les rites traditionnels et amusants de la partie
de dominos ! Quand, par
exemple, un voisin de campagne, un fermier, avait perdu la partie,
pendant la soirée, la malice paysanne voulait que les enfants le
reconduisent avec une lanterne d’écurie… pour qu’il ne soit pas
dévalisé de son gain, en route ! On n’était pas plus ironiquement
cruel !
Dans le pays de Caux, dans le pays de Bray, dans tous les coins de
Basse-Normandie, on joue la partie de
dominos, on taquine
l’os, avec autant d’entrain
qu’on joue la manille dans le Midi. Les parties passionnées se
succèdent sans fin pendant les après-midi dominicales. Pendant la
guerre, les bonnes parties de dominos à trois s’étaient un peu
apaisées, mais il y a encore quelques vieux
dominotiers, qui n’ont pas
abandonné leurs parties. A Rouen même, où tous les « porteux » du
pays de Caux avaient introduit la partie de dominos parmi tous les
négociants de la Côte-d’Or, et il y avait tels cafés de l’ancien
cours Boieldieu, comme les cafés Bricque et Mennechet où, le
vendredi, on remuait les dés en dégustant une bouteille poussiéreuse
de fin bourgogne. On jouait alors la partie à deux, ou à trois, la
partie carrée, sans pêche, pioche,
talon ou cuisine,
qui sont les surnoms des dés inoccupés. La partie à deux a, vraiment
seule, du charme. Il n’est pas toujours facile de se rencontrer à
quatre qui veulent se battre. Quand on est trois, c’est bien
ennuyeux, dit la chanson. Dans ce cas, on a la ressource de jouer
avec un « mort », comme au whist, mais un mort au milieu de trois
bons vivants, jette toujours un froid… Tout cela revient à dire au
surplus, qu’il y a différents moyens de jouer aux
dominos : partie de
tête-à-tête, chaque joueur prenant six dés ; partie de tête-à-tête à
quelque nombre de dés que ce soit ; partie à quatre, chacun pour
soi, sans être aux points ; partie à deux contre deux ayant chacun
six dés et jouant pour gagner le plus tôt cent points.
Le nombre
des dés s’étend, aujourd’hui, ordinairement jusqu’à vingt-huit,
divisés en sept espèces, commençant par le « double-blanc » et
finissant par le «double-six », formant 168 points. Mais ne croyez
pas qu’il en a toujours été ainsi. L’Académie
universelle des jeux ou Dictionnaire méthodique et raisonné de tous
les jeux, publiée en 1825, indique que le nombre des dés
était parfois porté à 36, divisés en huit espèces, et allant du «
double-blanc » au « double-sept », formant 252 points. Ce nombre des
dés a même été porté jusqu’à 45, allant toujours du « double-blanc »
jusqu’au « double huit », formant ensemble 360 points. Et nous
n’assurerions pas qu’il n’y ait pas eu des « double-dix » ! Pour se
renseigner sur ces combinaisons assez restreintes du jeu, il
faudrait consulter quelques recueils spéciaux ayant trait au noble
jeu des dominos, mais cette
bibliographie n’est pas très complète. On a chanté cependant les
beautés du « double-six » et les ruses compliquées pour parvenir à
boucher le jeu de
l’adversaire et le contraindre à s’avouer vaincu.
Un certain L. Jousserandot qui a écrit dans le fameux recueil
Les Français peints par eux-mêmes
et signé quelques romans Le
capitaine Lacuzon et Le
Diamant de la Vouivre, vers 1844 a dédié au sculpteur Dantan
jeune, l’auteur de notre statue de Boieldieu, fameux
dominotier en son temps,
une épître intitulée Le Domino
qui décrit avec verve ces belles et longues parties, quasi
interminables, jouées au pays normand.
Je chante dans mes vers ces joueurs valeureux Qui, par leurs longs efforts, leurs calculs glorieux Emules des savants dont s’honore la France, Du jeu de
dominos, firent
une science. Une table que couvre une toile cirée Est debout au milieu de la chambre sacrée Et quatre heures sonnants, les adeptes assis Commencent le combat du Blanc contre le Six On a posé. Bravo ! Ce n’est qu’un dé timide Double-deux. Qu’ai-je vu ? Mon jeu, de six est vide Ciel ! On
l’ouvre. Malheur
! Je dois boucher le deux. L’adversaire a bouché le six. Oh c’est heureux ! Et mon partner a dit : « Deux partout ! Quelle chance ! C’est de notre côté que penche la balance. On boude, on boude, on boude ! Il m’a rendu le trois. Rien, mais le six paraît pour la seconde fois !! Alors l’émotion est sur chaque visage…
L’épître de Jousserandot n’est pas la seule fantaisie poétique
consacrée à la gloire du « Double Six ». Il nous faut citer encore
un traité didactique Le jeu de
dominos, poème en vers français par G. Bénédit, un petit
in-12, paru en 1856, puis Le
Traité sur le jeu de dominos par A. Laurent paru en 1858 ;
le Salon des jeux, qui
donne une description du jeu de dominos ;
l’Almanach des
dominos par Bonneveine en 1883 ;
le Domino et ses patiences
par A. Laun, car le Domino,
comme les cartes, a ses patiences, c’est-à-dire des… parties
fictives qui occupent le temps du joueur solitaire, qui s’exerce et
s’entraîne. Faut-il encore citer une combinaison du jeu de
dominos, avec le jeu de
cartes parue en 1909 le
Domino-bridge qui, suivant son auteur Jean Bernac, est une «
nouvelle application du jeu de bridge au jeu de
dominos » ?
Les lettres n’ont point seules vanté et chanté les douceurs du
domino familial. La
peinture et le dessin n’ont eu garde d’oublier
Les Dominotiers. Aussi
bien, les figures attentives, défiantes, perplexes des joueurs
n’offrent-elles pas des thèmes tout trouvés à l’observation des
peintres ? Les attitudes elles-mêmes, les gestes, la façon de tenir
les dominos, de les abriter contre tout regard indiscret, la
curiosité des assistants, tout cela on le retrouve dans le
Domino à quatre, une
charmante lithographie de Boilly, qui excellait dans ces études de
physionomie. La scène semble se passer dans le
Café de Foy, au
Palais-Royal, qui, sous la Restauration, fut le café favori des
joueurs de l’Académie du Domino,
ou encore dans le Café de Valois,
fréquenté par une clientèle de gens tranquilles pratiquant alors le
domino. Daumier, lui aussi,
a crayonné de nombreuses lithographies parues sous le titre des
Dominotiers, où on lit sur
les physionomies des joueurs toutes les passions de l’âme humaine.
Il nous semble bien aussi que Léandre s’est plu à dessiner et à
croquer quelques herbagers ou maquignons bas-normands, en plaude
bleue et en casquette, figures rasées et rusées, taquinant les dés
dans la pénombre d‘un cabaret villageois.
Reste encore
une question assez sérieuse et qui divise encore très fortement tous
ceux qui se sont occupés, peu ou prou, des
dominos. Qui est-ce qui a
bien pu inventer le jeu de dominos,
et à quelle date remonte-t-il ? Voilà longtemps qu’on s’est posé le
problème, sans pouvoir apporter une solution définitive. Bien
entendu, on a voulu voir dans leurs combinaisons ingénieuses, un jeu
antique, par exemple un jeu grec, mais on a eu beau lire toutes les
descriptions données par Becq de Fouquières dans son
Histoire des jeux antiques,
on n’a rien trouvé de définitif. le jeu de
pétie qui est une
combinaison de dés où le hasard a sa part, ne rappelle en rien le
noble jeu de dominos.
D’autres ont attribué l’invention aux Chinois, aux Hébreux et, avec
peut-être plus de vraisemblance, aux Coréens. On a signalé, en
effet, jadis, dans le bric-à-brac d’un antiquaire parisien, dont
l’étalage se composait surtout d’objets de provenance exotique, un
certain nombre de dominos,
d’un caractère grossier et étrange. C’étaient des plaques d’os assez
petites, 15 millimètres de long sur 9 de large seulement, dont les
cavités qui marquaient les points étaient peintes en rouge et en
noir et diminuaient au fur et à mesure que le nombre des points
augmentait. L’antiquaire qui présentait ce jeu assez singulier,
prétendait qu’il provenait de Corée, mais à bien mentir qui vient de
loin !...
D’autre enfin veulent que les Italiens aient été les inventeurs du
jeu et des boîtes de dominos.
Toujours est-il que la collection du savant historien des jeux,
Henry d’Allemagne, possède de très curieuses boîtes de
dominos, ouvragées,
ciselées, découpées, qui sont certainement un travail italien de la
fin du XVIe siècle. La plupart de ces anciennes boîtes sont en forme
de berceaux, tantôt plates et ornées aux angles de quatre petites
colonnettes, tantôt d’une forme bombée, mais munie d’un dossier
comme un petit lit. Le tout est en os travaillé à jour et orné de
petits cercles rouges ou verts et de rosaces quadrilobées. Ainsi que
nous l’avons indiqué, ces dominos
sont plus nombreux que ceux d’aujourd’hui, et vont jusqu’au
double-neuf. Ces boîtes italiennes sont composées de deux casiers
longitudinaux et symétriques, qui reçoivent deux jeux différents, un
jeu rouge et un jeu noir. A chacun de ces jeux correspondent deux
dés de même couleur. Il est donc probable que chacun jouait avec son
jeu, un peu à la manière dont se pratiquait le tric-trac.
Ceux qui font remonter le jeu de
dominos aux Italiens ont inventé plusieurs anecdotes assez
adroitement combinées pour expliquer l’origine du jeu et, en même
temps, l’origine du nom. La légende veut, par exemple, rapportait
jadis l’almanach de l’Eure,
cité dans le supplément du
Dictionnaire de Littré, que le mot provienne d’une petite
histoire trop amusante pour être vraie.
Des moines appartenant à un des monastères
avoisinant le Mont Cassin, en Italie, pour quelques fautes
vénielles, ayant été mis dans la cellule de pénitence, taillèrent
des carrés de bois, y marquèrent et y gravèrent des points et en
firent un jeu en les assemblant.
Sortis de cellule, ils communiquèrent cette distraction, qui leur
avait paru si agréable, à tous ceux qui les approchaient et mirent
bientôt tous les frères du couvent dans le secret de leur invention.
Depuis le prieur jusqu’au portier, tout le monde se passionna pour
le jeu. Celui des joueurs qui avait trouvé le moyen de placer tous
ses dés témoignait sa satisfaction, comme il est d’usage chez les
religieux après une tâche ou un travail quelconque : «
Benedicamus Domino ». De
sorte que le mot : domino
revenant toujours à la fin de chaque partie, finit par désigner un
jeu auquel on ne savait quel nom donner. L’Annuaire
de l’Eure s’appuyait sur une vieille chronique pour donner
cette explication, mais quelle chronique ? demande Littré. Tant
qu’on ne l’aura pas citée – car on retrouve la même anecdote
rapportée par un chercheur rémois, M. Matot-Braine – l’étymologie
amusante restera toujours un peu suspecte, comme toute étymologie
anecdotique. Cependant, elle a pour elle, ajoutait le savant
linguiste, d’expliquer l’expression :
faire domino, terminer la
partie.
Il y a encore quelques traditions, non moins ingénieuses, sur
l’origine des dominos ;
celle qui les fait venir d’une sorte d’aumusse ou de vêtement
ecclésiastique, noir et blanc, suivant la saison, dit
domino dans plusieurs
textes, et enfin celle qui assimile les dés blancs et noirs aux
papiers de tentures, nommés
dominos.
Mais les
dominos à jouer
remontent-ils à une époque aussi ancienne ? Tout au plus les
trouve-t-on à la fin du XVIIIe siècle et on ne connaît guère de
document graphique, antérieur à cette gravure allemande tirée à
Augsbourg en manière noire, qui représente un petit maître en
perruque poudrée, jouant aux
dominos avec une jeune femme assise à une petite table en
face de lui. L’idée vint aussi de décorer de motifs semblables, le
revers des dominos et on
voit à l’Hôtel Carnavalet plusieurs jeux ainsi décorés. Cela rentre
un peu dans toutes ces sortes de jeux de
dominos décorés :
dominos avec « grotesques
», comme Géricault aimait à en dessiner suivant la méthode des «
cinq points » ; dominos-cartes,
avec sujets qui se poursuivent ;
dominos ornés de lettres et de syllabes, dits alphabétiques
ou calculateurs. Notre distingué concitoyen, M. Chanoine-Davranches,
a raconté dans ses intéressantes
Notes sur l’origine et l’histoire des Jeux, que vers 1798,
les joueurs de dominos se
rencontraient dans les salles basses du café Foy et jetaient avec
ostentation sur la table, les pièces de leur jeu favori revêtues de
lettres dont le rapprochement formait :
Vive le roi, la reine et le
dauphin. C’était la distraction habituelle de la
Jeunesse dorée de Fréron
qui deviendront bientôt les
Incroyables ! Cela prouve bien que la grande vogue des
dominos date de la fin du
XVIIIe siècle. L’Improvisateur
français, parlant de ce jeu en 1804, disait, en effet :
« Il y a quarante ans seulement que la manie
du domino s’est introduite dans les cafés de Paris. C’est une des
plus misérables ressources que l’oisiveté ait imaginée, ce qui
n’empêche pas d’y jouer des sommes considérables pour aller se
pendre après les avoir perdues. » ... Ce qui paraît bien invraisemblable.
Où
fabrique-t-on les dominos ?
Tout d’abord à Paris où les tabletiers de la rue des Gravilliers, en
fabriquent de toutes sortes, en os, en verre, en galalithe, avec
revêtements de toutes couleurs. Et puis à Méru, dans l’Oise, dans
tout ce pays de la petite industrie de la nacre, de l’os, et
l’ébène. Ardouin-Dumazet qui a écrit des notes bien curieuses sur
Méru, décrit ainsi la fabrication du
domino :
Le domino
se fait à domicile, presque tout le travail étant exécuté à la main.
J’ai assisté à l’achèvement de ces jeux pour lesquels j’avais vu
débiter l’os à la machine. Sauf le creusement des trous à teindre en
noir, l’opération est très simple : la plaque d’os est collée sur
une plaque de bois préalablement plongée dans un bain de teinture
noire. On place les rivets qui sont fixés à coup de marteau. On
trace au noir les séparations et le domino est achevé. Méru en fait
de très grands pour l’Allemagne, de très petits pour la Normandie,
où ce jeu est fort répandu. La plus grande partie de la production
va en Angleterre.
Les principaux fabricants sont les maisons
Angot-Lamy, qui font les
jeux et leurs boîtes ; Caplain
fils, Deboffe,
Pinguet et Ventin, qui font
aussi les touches de piano ;
Saguez et Deschamps. Enfin plus près de nous, il existe
aussi une fabrique à Etrépagny dans l’Eure. N’est-ce pas une preuve
suffisante pour gagner définitivement la partie en faveur de la
Normandie et pour s’écrier :
Domino !"
GEORGES
DUBOSC
DUBOSC, Georges (1854-1927) : Le Jeu de
dominos en Normandie (1924).
Saisie du texte : S. Pestel pour la
collection électronique de la Médiathèque André Malraux de Lisieux
(03.VII.2004)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Médiathèque André Malraux, B.P. 27216, 14107 Lisieux cedex
Courriel : mediatheque@ville-lisieux.fr, [Olivier Bogros] obogros@ville-lisieux.fr
http://www.bmlisieux.com/Diffusion libre et gratuite (freeware)
Orthographe et graphie conservées.
Texte établi sur l'exemplaire
de la médiathèque des Chroniques du Journal de Rouen du dimanche
19 octobre 1924.
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